Les Fagoteries

Autrefois, les fagoteries (les moments où l'on faisait du fagot) étaient des activités importantes de l'hiver dans nos campagnes. Il faut reconnaître qu'avant l'arrivée du gaz (après la seconde guerre mondiale) il y avait du feu dans la cheminée toute la journée. On l'allumait dès le matin pour le café. Il fallait donc faire des centaines de fagots qui, arrivés à la maison, seraient missés (coupés de manière à entrer dans le foyer) et entassés dans le chabut (boîte de rangement) pour être brûlés dans la grande cheminée ou sous la chaudière pour faire cuire les patates aux cochons.

Si un taillis était coupé tous les 5-6 ans (avec obligation de refaire le talus en cas de besoin), le fermier avait un tour d'émonde par bail, autrement dit les arbres étaient émondés tous les 9 ans. On avait le droit d'émonder sur les terres labourables jusqu'au 25 avril, alors qu'il fallait « débarrasser » les prés (très considérés à l'époque) avant le 25 mars. L'émondeur laissait la chupette (la coupelle) au jeune chêne et dénudait par contre le têtard (chêne sans tête). Il abandonnait les branches au pied de l'arbre et passait au suivant. Ce sont les enfants et les femmes qui la plupart du temps devaient ranger les branches, elles étaient tournées, l'extrémité effilée vers le bas, parce que dans un champ en pente le fagotou (le fagoteur) qui ne voulait pas avoir « le cul en haut » pour fagoter, « détournait » toujours sa branche pour la tailler. On faisait au moment de fagoter, de véritable étraries (équipes de fagoteurs). On attendait plutôt le mois de mars car les jours sont plus longs. Une fagoterie était aussi une occasion de se mesurer avec les autres fagotous.

Un principe devait également être respecté : tout bois doit donner sa hâre (son lien). Certains arrivaient le matin avec 5 ou 6 hâres, mais ensuite ils devaient trier dans la baouche (bois une fois rangé). Il paraît que certains par excès de zèle ou par crainte de ne pas suivre les autres allaient la veille choisir leur baouche, car on n'aimait fagoter du « chêne noir » parce qu'il était cassant et les hâres cassaient au moment de les tordre? On lui préférait de très loin le « chêne blanc » avec lequel on faisait des hâres plus facilement, et parce qu'il était meilleur pour le feu (on le reconnaît au fait qu'il se défeuille beaucoup moins vite que le noir). Un bon fagotou devait faire son « 100 d'fagots » dans sa journée. Certains s'arrêtaient même dès qu'ils atteignaient ce chiffre, d'autres allaient plus loin? Histoire de battre quelques records ! On pouvait bien sûr ruser quant à la longueur ou à la grosseur du fagot car, tout en fagotant, les plus « faibles » épiaient leurs voisins? Et tant pis s'il fallait encore quelques branches pour les rattraper? Pourvu que l'honneur soit sauf ! Un fagot « marchand » (que l'on vendait) devait faire apparaître sur le côté quelques grosses triques (grosses branches), mais attention à bien serrer la hâre car si au bout du gavelot (outil pour charger les fagots) elles glissent pour vous tomber sur la tête? Vous risquiez d'être la risée de vos collègues?.

Bien qu'HÉNON soit une commune très boisée et très étendue (plus de 4 000 ha) le bois était très recherché. Ceux qui n'en possédaient pas fagotaient pour les propriétaires « à moitié » (moitié pour eux et moitié pour le propriétaire), et même les ronces et les épines étaient alors ramassées. On laissait d'ailleurs pousser en plein champ les genêts (surtout en terres acides) qui, arrivés à une certaine grosseur, étaient arrachés (une fouérie de genêts) pour être mis en fagots. Des fermes très boisées comme le Seurre en HÉNON livraient la même année 5000 fagots ! Les fagots étaient souvent mis en meï (en tas) le vendredi Saint parce que ce jour-là il était interdit de tourner la terre (la travailler l'aurait fait saigner disait-on). C'était tout un art de faire la meï, il fallait d'abord savoir berchueter (disposer les fagots de sorte d'équilibrer la meï) et savoir mettre les fagots qui avaient le plus de triques dans le bout? Surtout s'ils étaient destinés à la vente ! Les fagots en dehors de l'usage personnel à la ferme et leur commerce, servaient à troquer du pain avec le boulanger. Ainsi, quand un paysan prenait du pain, on faisait « marquer » sur le livre de compte, et chaque année le boulanger se payait avec les fagots. A l'époque où il y avait deux boulangeries à HÉNON, celle de François LAMANDÉ et « Marie du pain » (Marie HERVÉ) et celle de René le bien nommé, LE BOULANGER, et son père Charles (actuellement BOUDER), ils ramassaient environ chacun 5 à 6 000 fagots dans l'année et ceci jusque dans les années 1960. Ainsi, pour la première fournée du matin (il y en avait 3 par journée) il fallait 7 à 8 fagots (5 fagots pour les deux autres).

Quand le boulanger était prêt à prendre le bois c'était « à qui arrive les premiers », car à mesure que la meï montait cela devenait de plus en plus fatigant et nécessitait davantage « de monde ». En attendant son tour, c'était aussi l'occasion pour discuter entre fagotous et boire une bolée de cidre? Pour certains (c'était d'ailleurs le cas à HÉNON, QUESSOY et SAINT-CARREUC), c'était aussi l'occasion de faire un peu d'argent : on vendait des fagots dans les communes de la baie de SAINT-BRIEUC (YFFINIAC mais surtout LANGUEUX où le paysage se caractérise par l'absence d'arbres). Afin d'attirer les acheteurs potentiels, on mettait ses plus beaux fagots sur le devant de l'esselon (devant de la charrette), on remarquait disait-on un beau fagot au nombre de triques qu'il contenait (entraînant les fagotous à faire preuve de malice pour vendre leur bien). Enfin, pour ne pas revenir à vide (sur plus de 15 kilomètres pour certains), on ramenait de la grève (on dit encore aujourd'hui de la mâre) qu'on retirait du fond de la baie d'YFFINIAC et qui servait d'amendement calcaire aux sols acides.