Souvenirs d’un écolier : chronique en pays gallo, les années 50

Joseph Berthelot nous raconte

Mes parents tenaient une toute petite ferme. Ils habitaient le lieu-dit « Les Aulnaies », un hameau sis à 3 kilomètres du bourg. Notre famille avait comme voisins les familles Morin et Messager : deux familles nombreuses et autant de copains et copines d’école. A l’âge de 7 ans, j’ai pris pour la première fois le chemin de l’établissement privé du Sacré-Cœur, 6 rue Belle Issue, car ma commune fut très catho. Je parcourais ce chemin deux fois par jour, matin et soir à pieds, et non pas avec des chaussures légères, mais avec des sabots en bois de hêtre ferrés de clous à tête ronde, la ferrure d’une boîte de petits pois découpée faisait office de semelle. Avec ces lourds sabots, il n’était pas aisé de courir, on s’écorchait les chevilles et on se tordait les pieds sur les caillasses. Dans ces années 1950, nos vêtements ne présentaient pas du tout le design de 2020. Nous portions des culottes courtes qui ne protégeaient pas les genoux du froid et des chutes. Par temps de pluie, nous voici équipés d’une cape noire en laine qui prenait l’eau et devenait lourde. Nous arrivions souvent à l’école trempés comme des soupes.

Afin d’être en classe à l’heure, je partais de la ferme de mes parents vers 7 h 30 car tout retard était sanctionné d’une retenue le soir en salle d’études. Ayant débuté à 9 h, les cours scolaires prenaient fin à 17 h. En hiver, il faisait déjà nuit à cette heure-là. Nous rentrions au logis par tous les temps. Mais à la belle saison, ce long trajet présentait des charmes qui nous enchantaient : jeux, courses, et bagarres vite oubliées et sans rancune. Entre les différents hameaux situés sur le chemin de l’école, nous étions une tripotée de gamins et gamines étant âgés de 6 à 14 ans. A cette époque, les campagnes étaient très peuplées. Le retour des prisonniers de guerre revenus des stalags nazis a engendré, entre mai 1945 et 1950, un taux de naissances record.

Ayant grandi, me voici âgé de 10 ans. Une feuille de service ayant été rédigée par M. Laurent Quiniou, notre maître d’école, originaire de Loctudy, m’obligeait à arriver plus tôt en classe car je devais allumer le poêle à bois bien commode pour nous réchauffer, nous sécher, et faire griller nos tartines beurrées durant les récréations. En 1959 vinrent les poêles à fioul – un carburant alors bon marché et livré par la société Kervégant d'Yffiniac.

Puis-je ici me permettre d’ouvrir une parenthèse ? Nous étions aussi contraints à la corvée du nettoyage des chiottes.

Nous voici en classe

Avant d’entrer en cours, on s’alignait devant la porte de la classe, la main droite posée sur l’épaule du voisin et ceci afin de garder les distances entre élèves. Les maîtres des trois classes inspectaient notre personne : gare aux mains sales, aux genoux terreux ou écorchés, aux sabots très négligés. Quant à la politesse, nous devions retirer notre couvre-chef à l’égard d’une litanie de personnages qu’on nous présentait comme importants : les instituteurs, le garde-champêtre, le maire, l’Abbé Derlo (recteur de la paroisse) et son vicaire André Robin. Lorsqu’une personne entrait dans notre classe on se levait en silence : idem lorsqu’il sortait.

Le midi, il n’y avait pas de cantine. Les écoliers du bourg rentraient chez eux. Quant aux autres, ils mangeaient un casse-croute sous le préau ou allaient avaler leur repas du midi chez un habitant du bourg. Quel bonheur lorsqu’en 1958 une cantine scolaire ouverte au premier étage du Sacré-Cœur put nous accueillir dans sa chaleur et nous offrir à tous une soupe chaude en supplément du casse-croûte familial.

Les classes ne présentaient pas de pupitres individuels mais de longues et lourdes tables en chêne de six places munies d’un banc unique. Le maître d'école remplissait les encriers avec une bouteille munie d'un bec verseur et conte-nant un produit de couleur violette. Dans notre casier étaient rangés livres et cahiers, une ardoise, un plumier en bois contenant un porte-plume, une gomme, un taille-crayons, des plumes de la marque Blanzy-Pourré, et le crayon gris permettant de rédiger sur l’ardoise, des crayons de couleurs, et une boîte de peinture aquarelle. Le stylo Bic n’avait pas encore droit de cité. La leçon de dessin et la peinture qui en suivait se tenait le vendredi en fin d’après-midi. M. Laurent Quiniou, notre instituteur et directeur d’école, réalisait pour son compte de très jolis tableaux dont l’un d’entre eux représentant l’église gothique Saint-Pierre de la commune vue de la petite ferme du Nid près du Mou-lin au Comte. L’église de Hénon, construite en quatre années, fut inaugurée en 1881 par l’évêque de Saint-Brieuc, Monseigneur David. Il y eut beaucoup de maçons italiens parmi la main d’œuvre. Il est dit que ces Transalpins se logèrent dans le bâtiment où ont résidé MM Roger et Victoire Hervé dans un lieu-dit alors dénommé « La Basse Ville » - soit maintenant le 18 rue des Prés Rio. Pendant ce temps, les historiens nous apprennent que le Président de notre République était alors Jules Grévy (15 août 1807 - 9 septembre 1891).

La discipline était ferme, le bavardage interdit. Tout exercice négligé devait être refait durant les récrés ou, pire, le soir en retenue après la journée de classe. Les soirées d’automne et d’hiver, ces punitions nous faisaient rentrer au logis familial à une nuit noire.

Confesser une punition aux parents n'était pas la bonne idée du jour : c'eût été se prendre une torgnole du paternel pour solde de tout compte.

Le dimanche

Pour nous, écoliers, c’était une journée plutôt chargée. Vous aviez la grand’messe à 10 h, puis le cours de catéchisme organisé cette après-midi-là entre 14 h et 15 h par l’Abbé Robin. Nous n’en avions pas encore fini : voici les vêpres du dimanche à 15 h 30. Cette ultime cérémonie religieuse ayant pris fin, nous pouvions enfin rentrer au logis.

La communion solennelle se préparait entre 10 et 12 ans. Les garçons y portèrent pour la première fois l'aube (que les familles louent) à compter de mai 1959.

Jean-Alain Jannin ()